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Michel JOBERT

Entretien publié le 6 septembre 1977

C’est l’homme du « Non au grand large », celui qui récuse le  « condominium américano-soviétique » sur le monde, le même saluant ses pairs européens par un « Bonjour les traîtres ». Michel Jobert est un homme politique atypique. Il est né en 1921 à Meknès au Maroc, son père y était ingénieur agronome. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il combat dans un régiment de spahis de l’Armée française d’Afrique, il revient très gravement blessé. Il restera toujours discret sur son bras atrophié, séquelle d’une grave blessure.  Il collabore avec Pierre Mendès-France quand celui-ci devient président du Conseil en 1954 – 1955. De cette expérience mendésiste, il en sortira fortement impressionné par la droiture, la franchise et la hauteur du personnage.  Il entre au service du nouveau Premier ministre, Georges Pompidou, en 1963. Très rapidement, une confiance s’établit entre les deux hommes. Michel Jobert devient un de ses conseillers les plus influents. Quand le général de Gaulle remercie Pompidou en juillet 1968, Michel Jobert organise un secrétariat qui prépare la candidature de l’ancien chef du gouvernement à l’élection présidentielle de 1972. La démission du Général précipite les échéances. Élu en juin 1969 président de la République, Georges Pompidou place Michel Jobert à un poste stratégique : le secrétariat général de l’Élysée. Depuis ce poste, il assiste impuissant aux manigances anti-chaban. En 1973, Pompidou, déjà atteint du mal qui l’emportera, le nomme ministre des Affaires étrangères. Il n’y restera qu’une seule année… Il affronte l’esprit d’alignement inconditionnel des Européens sur les États-Unis. Face au redoutable secrétaire d’État Henry Kissinger. Michel Jobert refuse la « nouvelle Charte atlantique » proposée par Washington, lance le dialogue euro-arabe et entreprend des discussions entre les deux rives de la Méditerranée. Récusant le « condominium américano-soviétique » sur le monde, il trace  une troisième voie diplomatique française et européenne. Hostile à l’hystérie anti-arabe qui submerge l’Occident lors de la guerre d’Octobre, Michel Jobert conclut des accords économiques et commerciaux avec des États arabes.  En matière européenne, il revendique une Europe gaullienne, unie mais respectueuse des nations. La médiocrité de la classe politique européenne et son atlantisme viscéral amènent un jour Michel Jobert à saluer ses collègues continentaux d’un « Bonjour les traîtres » resté célèbre. 

Diplomate en chef, Michel Jobert permet à la France d’avoir une politique étrangère indépendante, viable et compatible avec les intérêts de la Communauté européenne. Il assiste à la victoire de son adversaire intime Valéry Giscard d’Estaing. Michel Jobert devient un opposant résolu du septennat giscardien. Il pourfend tant l’immobilisme social intérieur que l’alignement sur l’axe Washington-Moscou à l’extérieur. En 1974, il fonde le Mouvement des démocrates (MDD) qui ne se reconnaît ni dans la majorité chiraco-giscardienne, ni dans l’opposition socialo-communiste. Michel Jobert dénie le clivage gauche – droite et se dit « ailleurs ».  En 1981, Michel Jobert soutient dès le premier tour la candidature de François Mitterrand en raison de son hostilité à Giscard, au nom de l’alternance et pour la consolidation de la Ve République. En effet, il juge que la victoire de la gauche renforcera les institutions de 1958. Dans le gouvernement de Pierre Mauroy, Michel Jobert exerce les fonctions de ministre d’État en charge du Commerce extérieur de juin 1981 à mars 1983. Il s’oppose aux États-Unis à propos de l’agriculture. Ses demandes répétées de véritable politique industrielle volontariste ne sont pas entendues et il démissionne en mars 1983. Michel Jobert se consacre dès lors à la lecture et à l’écriture (essais et romans). Parallèlement, il devient avocat en 1990. La même année, au nom de la politique arabe de la France, il s’oppose à la guerre du Golfe et au Nouvel Ordre mondial décrété par Bush père. Collaborateur à la radio d’origine marocaine Médi I, il donnait chaque samedi dans le cadre d’une chronique pertinente une analyse perspicace et malicieuse des événements internationaux.  Michel Jobert défendait une Europe souveraine en s’appuyant sur les États. Il décède le 26 mai 2002. 

– Il n’est pas courant qu’un homme politique écrive des romans. Il y a quelques exceptions dont vous faites partie. Alors pourquoi avez-vous éprouvé le besoin d’écrire un roman ? 

– J’ai eu d’illustres prédécesseurs. Je me permets de vous rappeler qu’il y a eu un ancien ministre des Affaires Etrangères qui s’appelait Chateaubriand. Il a écrit des romans et non des moindres ! Lamartine a été député du Loiret. Et si je recherche plus près de nous, il y a bien des hommes politiques qui ont écrit quelques romans. Je vais être gentil ? Je vais vous parler de mon camarade de Sciences-Po, Michel Durafour[1], ancien ministre délégué aux Finances dans le dernier gouvernement et ancien Maire de Saint Etienne. Il a écrit plusieurs romans. 

Non, ce n’est pas une aventure insolite. Je trouve même qu’au fond nous avons tout à fait raison (je dis nous parce que j’ai cité quelques personnes) d’habituer le public et la classe politique à ce que la politique ne soit pas une spécialité qui absorbe et dessèche totalement. 

– Avez-vous donc l’intention d’écrire d’autres romans ? D’autres poèmes, puisqu’il y en a un de vous dans ce roman ? 

– Mes lecteurs ont beaucoup de curiosité, alors ils comptent le nombre de pieds de chaque vers ! Moi, je ne les ai pas comptés du tout. Il parait que j’ai fait des vers de treize pieds ; mais j’avais pensé que c’était des vers sans pieds… En ce qui concerne les romans, je ne suis pas à jeun, puisque je viens d’en écrire un. Mais j’ai surtout un projet qui nécessite pour moi du temps et je n’en ai pas beaucoup dans mes activités politiques. Voilà, la politique vous détourne de ce que vous aimeriez faire ! 

Vous savez que je suis né au Maroc. J’y ai vécu longtemps. C’est un pays que je connais bien. Je souhaiterai écrire, de façon assez romanesque – je le précise bien- la vie de trois générations de Français au Maroc, entre 1915 et 1955-56. Evidement 1915, ce n’est pas une période que je connais puisque je suis né en 1921 ; mais enfin cela ne peut se recréer facilement. Cela m’aurait permis d’abord de parler d’un moment qui va s’effacer. Les témoins vont en disparaitre. Et puis, c’est pour moi l’occasion de parler de ce que je connais, c’est-à-dire du Maroc lui-même. Mais il me faudrait plusieurs mois. Enfin, je crois que je le ferai.    

– Vous prenez une attitude politique tout à fait nouvelle, en rupture avec les normes classiques du jeu politique. Vous avez dit dans une de vos interventions, pour définir le système politique français, que les « dés sont pipés ». Pouvez-vous préciser un peu plus les reproches que vous faite à ce système ? 

– Vous savez, dans la vie, les « dés sont pipés » . Il y a toujours un tricheur ou des tricheurs et cela se supporte plus ou moins bien. Aujourd’hui, les Français se trompent : s’ils partaient hors de leur pays, ils s’apercevraient que leurs histoires « franco-françaises » ne sont pas tellement importantes au regard des mouvements qui agitent le monde. Les « dés sont pipés » en ce sens qu’aujourd’hui on nous dit en France : « Vous êtes devant un choix de société. Il faut, ou que vous acceptiez de conforter celle dans laquelle vous vivez, ou que vous reconnaissiez de façon éclatante qu’elle ne vaut pas « chipette »[2] (pardonnez-moi l’expression). Et que en conséquence, il faut en choisir une autre et même en concevoir une autre. J’insiste bien en concevoir une autre A partir du moment où on dit : « Vous n’avez d’autre choix, c’est cela : ou vous votez pour la droite qui propose d’aménager la société, ou vous votez pour la gauche qui propose de la changer », lorsqu’on tient ce genre de discours à un public qui est plus ou moins informé, plus ou moins libre de sa propre détermination, on « pipe les dés », on fausse les règles du jeu démocratique et on essaie d’imposer la carte forcée, le choix forcé. Vous avez aussi entendu parler du cumul des mandats : une quarantaine de personnages font la vie politique en évitant surtout que des rejetons ne poussent trop vite autour d’eux et en écimant des têtes de temps en temps, quand la végétation est trop rapide. Il est certain qu’aujourd’hui il y a une profonde, je ne dis pas inquiétude, mais interrogation sur la valeur de la société que nous avons en France. Les gens en ont particulièrement conscience. Finalement, les dés sont tellement pipés que ces malheureux ne se posent plus qu’une question : « A quelle sauce allons-nous être manger ? ». Si la démocratie s’exécutait de façon plus harmonieuse, ils ne se poseraient pas une telle question. Il faut faire évoluer la société pour que le citoyen puisse, non pas s’exprimer seulement dans des consultations électorales ou dans des discussions interminables, mais imprimer sa marque, quotidiennement sur la vie collective. 

Il est évident que le citoyen français ne se sent pas très bien, ni dans sa peau, ni dans sa société et, aujourd’hui, tous les vices du système démocratique ressortent. Il est normal pour moi, qui ne veut pas pendre la République au réverbère, de dire que les « dés sont pipés » de plus en plus. Dans une société qui est relativement bien informée, il est difficile de poursuivre un parcours politique en spéculant sur l’indolence du public, son ignorance, sa désinvolture même à l’égard des paroles et des engagements.  D’autre part, je dis moins les griefs que je fais à notre forme de démocratie, que les dangers que j’aperçois pour elle. Notre forme de démocratie procède directement de la démocratie à l’anglaise, une superbe invention du 19ème siècle qui consiste à déléguer à une classe politique qui est une petite élite bourgeoise ou nobiliaire, l’essentiel du pouvoir. C’est la démocratie déléguée. On fait appel, non pas à la conscience, à la lucidité, à la volonté (vous retrouver les termes de mon roman), du citoyen mais à sa passivité. On lui demande, en lui guidant la main d’ailleurs, de dire par qui il veut être représenté pendant cinq ans. Oh ! il a la faculté de se dédire ensuite, au bout de cinq ans, mais pendant ces années, la démocratie s’exécute, je dirais sous son regard, mais pas dans sa mouvance. Alors, je prétends qu’une démocratie qui est factice et dont la démarche fondamentale, mais non avouée, consiste à ranger les citoyens dans des petits casiers, n’est pas une démarche honorable.   

Vu du côté du pouvoir, comme de son opposition, il s’agit que le citoyen soit opérationnel, qu’on puisse le déplacer et qu’on n’ait pas à se dire que 52 millions de Français sont 52 millions de cas particuliers. Or, je crois que c’est à cela que nous devrions tendre. C’est arriver à avoir 52 millions de cas particuliers, parce qu’à ce moment là, nous aurons une démocratie susceptible de conscience et d’imagination. Voila ce que j’ai voulu dire sur ces dés pipés. Ils sont sérieusement pipés mais toujours maniés par des mains expertes. 

– Quelle importance accordez-vous aux élections de 1978 ?   

– Ce sont d’abord des élections législatives comme il y en a, à des dates fixes, tous les cinq ans. Alors, considérons-les déjà comme telles. On dit que dans la démocratie française il y a deux sources de légitimité avec des élections législatives et présidentielles. On discute à perte de vue pour savoir qui a la légitimité la plus « légitime ». Il est certain que les élections les plus récentes sont celles qui donnent la plus grande légitimité, par conséquent, quand le président de la République vient d’être élu, l’Assemblée Nationale n’a qu’à se taire, et quand l’Assemblée vient d’être élue, le Président n’a plus qu’à envisager de donner sa démission si ce sont ses adversaire qui ont remporté les élection législatives. Mais, je crois qu’il y a beaucoup d’outrance dans ce genre de réflexion. Je ne considère pas que les élections de 1978 vont décider du destin du peuple français pour les 40 ans qui viennent. Cela serait grotesque d’ailleurs de le croire. On veut le faire croire au public français et même on s’autosuggestionne quand on est dans la politique. Ces honorables hommes politiques se trompent s’ils croient qu’en 1978 il va y avoir des drames affreux. On m’a demandé de faire une critique des « 180 jours de Mitterrand »[3] petit ouvrage de pure fiction qui veut nous expliquer le futur à partir d’un catalogue de ce que les hommes politiques on pu dire, faire, manger ou même rêver au cours des années dernières. C’est un exercice un peu artificiel, mais voilà que l’hypothèse choisie n’est finalement pas une hypothèse bouleversante. Elle est même ambiguë. M. Mitterrand n’arrive pas à s’entendre avec les communistes pour gouverner, alors il démissionne et le Président de la République dans cette situation renvoie l’Assemblée devant les électeurs. Au point final du livre, on ne sait pas ce qui va se passer. C’est donc que nous avons devant nous de beaux jours pour la continuité de la vie politique. 

En ce qui concerne notre Mouvement, je ne me désintéresse pas de ces élections ; il n’est pas commode de s’ingérer entre deux blocs qui ont eu comme une politique commune, et quelle commune (!), de dresser les Français les uns contre les autres : la gauche ou la droite. Il faut aller à la bataille. Eh bien, je prétends que les élections ne sont pas des batailles mais des consultations. Il ne faut pas dire aux gens : « Vous allez vous battre les uns contre les autres parce que d’un côté il y a un univers collectiviste et de l’autre un libéralisme, qui est collectiviste aussi à sa façon, beaucoup plus feutré, moins visible, mais qui peut lui aussi être oppressif. Je crois que le véritable débat n’est pas là. Les Français au fond, se fichent du libéralisme et du communisme. Quant au père Marx, ils ne savent pas ce que c’est. Quelques uns le savent parmi les électeurs du Parti communiste, il n’y en pas 1000 à 2000 qui savent ce que Marx a dit. Par conséquent, il n’y a pas de gloire à engager le public français dans ce genre de débat. Or, il suffit d’avoir 5% d’électeurs qui disent « nous ne jouons pas ce jeu-là » en votant pour le Mouvement des Démocrates et tout le panorama politique français change ; en tout cas, nous nous emploierons  à le changer. Nous aurons prouvé alors qu’avec pas grand-chose on peut mettre à la raison tous les frénétiques qui s’agitent aujourd’hui, qu’ils soient de droite ou de gauche. 

– Vous avez été pendant de longues années un proche collaborateur du Président Georges Pompidou, puis son ministre des Affaires Etrangères ; pourquoi ne vous êtes-vous pas manifesté publiquement pendant toutes ces années ? Qu’est-ce qui vous a enfin décidé à le faire ? 

– Je n’avais pas du tout l’intention de faire de la politique. J’ai travaillé auprès de nombreux hommes politiques venant d’horizons différents. Et ce n’est que fort tard, au moment où j’ai envisagé de quitter M. Pompidou et l’Elysée pour prendre des fonctions industrielles, que M. Pompidou a insisté pour que je sois ministre des Affaires Etrangères. C’était pour moi une aventure tardive dans la politique. Il l’a souhaité, je l’ai fait alors que depuis vingt ans je n’avais jamais songé à aller me présenter comme conseiller général ou comme Maire ou député. C’est l’insistance de M. Pompidou qui m’a lancé dans la politique directe. Après sa mort – vous avez vu comment les choses ont tourné. J’ai dit tout de suite, avant les élections présidentielles, qu’on allait se trouver devant une montée de l’intransigeance des deux côtés C’est pour cela que je me suis lancé dans la politique. « Mais enfin où vous situez-vous sur l’échiquier politique ? » Je réponds : « Mais l’échiquier politique, qu’est-ce que c’est ? Ce que je regarde là, ce n’est pas très appétissant. Pourquoi voulez-vous que je me situe sur l’échiquier politique ? Est-ce qu’il y a un besoin de se situer ? Vous seriez content si je vous disais que je suis du centre-droit ou du centre-gauche, mais je ne vous le dirais pas ». Et je suis résolument ailleurs dans ce spectacle médiocre que je vois. C’était un discours qui a irrité beaucoup de gens. Ils prétendent ne pas le comprendre. Je ne sais si ce que j’ai entrepris réussira, mais comme je ne l’ai pas entrepris par gout, je l’ai fait parce que je croyais que c’était nécessaire et qu’il fallait qu’il y ait au moins quelqu’un qui refuse de se situer sur l’échiquier politique et qui démontre qu’il est possible de se situer ailleurs. La meilleure preuve, depuis 1974 je dure (au grand dam de beaucoup de personnes) et de surcroit, il m’arrive d’être entendu. 

– Vous avez travaillé aussi pendant quelques temps avec M. Pierre Mendes-France. Quels souvenirs gardez-vous de cette période ? 

– Quand je suis entré à son Cabinet, je ne le connaissais pas. Chacun savait que son parcours ne serait pas très long, car il avait été poussé là par le système parlementaire de la IVème République. Il fallait quelqu’un d’autorité qui pouvait braver l’impopularité (cela lui était égal). On lui demandait d’arranger un certain nombre d’affaires douteuses dans laquelle la France était engagée[4]. Quand il les eut réglées, le Parlement s’est débarrassé de lui. Il est évident que ses jours étaient comptés. Il s’en rendait bien compte et c’est pourquoi il avait préparé d’avance un discours, sachant qu’il allait être renversé par la Chambre. L’ayant été, contrairement à tous les usages -c’était un scandale à l’époque- il est remonté à la tribune pour dire que la IVème  République ne tiendrait pas et pour mettre en garde tous ses collègues contre leur légèreté persistante. J’ai vécu cela avec lui. C’était beaucoup en peu de temps. Il y avait aussi le grand débat de la C.E.D. A l’époque, le Résident Général en Tunisie était P. Voizard[5]. Je lui avais dit que je ne pensais pas que sa politique pourrait être soutenue par le Président du Conseil (et ministre des Affaires Etrangères). Je ne savais pas s’il allait la modifier ou non, mais en tout cas, connaissant Pierre Mendes-France, je l’avais averti que, telle qu’elle était, celui-ci ne l’avaliserait pas. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé très vite. 

En ce qui concerne le discours de Carthage[6], quand on connait M, Mendes-France, on connait aussi son sens de la publicité. Ce n’est pas un reproche que je lui fais. Il n’avait aucune carte dans les mains, sinon des cartes douloureuses et il s’en est très bien servi à la fois à Genève et à Tunis, avec une sorte de dramatisation de l’événement. L’affaire de Tunis a été menée. Et puis, en 1956 j’étais aussi avec lui lorsqu’il était ministre d’Etat dans le gouvernement Guy Mollet. Il n’est pas resté jusqu’à la fin. Il y avait des difficulté entre eux. J’étais à nouveau son collaborateur à ce moment-là. 

– Vous avez été ministre des Affaires Etrangères. Quelle est la position de votre Mouvement en ce qui concerne la lutte du peuple palestinien contre le colonialisme d’Israël ? 

– Je connais le correspondant d’un grand journal américain. Il était naguère à Paris, puis on l’a muté aux Etats-Unis et récemment il m’a écrit. Il connaissait bien les positions que j’avais prises au moment de la guerre d’Octobre 73. Il m’écrit aujourd’hui : « lorsque je considère la politique américaine en ce qui concerne les Palestiniens, elle m’apparait aller vers la reconnaissance véritable du fait palestinien et la nécessité de revoir les frontières de fait ». C’est-à-dire en clair, revenir à l’application de la résolution 242 et admettre la nécessité d’un arbitrage des Etats-Unis entre leurs intérêts vis-à-vis du monde arabe et vis-à-vis d’Israël. Et il ajoute : « C’est tout de même curieux, il n’y a aucune différence entre cette politique des Etats-Unis aujourd’hui et ce que vous disiez et faisiez il y a quatre ans ». Eh oui ! Mais quand je disais un certain nombre d’évidences, il y a quatre ans, c’était un scandale international ! C’est dire que le choix du moment, j’en suis le premier convaincu, est toujours important !… On ne peut pas résoudre les questions du Proche-Orient si l’on ne considère pas deux éléments : Le premier, c’est la rivalité des Russes et des Américains. Cette rivalité transcende les questions locales de loin. Je crois que la situation du Proche-Orient serait tout à fait différente s’il n’y avait pas cet rivalité ouverte. On ne comprendra pas ce qui s’est passé au Liban, à partir de simples données locales sans se référer à cette rivalité. Le deuxième fait auquel il faut être attentif, c’est celui des Palestiniens, une nation en quelque sorte fantomatique qui veux se fixer. De là, qu’il y ait eu des exactions, des gestes désespérés, je les comprend parfaitement, je ne dis pas que je les excuse. Il y en a eu en d’autres époques et, par conséquent, ce n’est  pas le terrorisme qu’il faut regarder, mais les raisons qui expliquent son existence. Il faut bien que les palestinien aient une patrie et il ne leur suffit pas d’être les fonctionnaires zélés, intelligents et avisés du Koweït ou de l’Arabie Saoudite, ou de vivre dans des camps. Cela ne peut pas être leur destin. Il ne s’agit pas de faire œuvre de passion, il s’agit de voir les choses telles qu’elles sont. 

Lorsque j’avais dit de façon délibérée la phrase : « Est-ce que tenter de remettre les pieds chez soi constitue forcément une agression imprévue ? », cela  a fait scandale auprès de certains. J’avais dit au mois de juin 1973 que les hostilités allaient reprendre. J’avais reçu la visite de M. El Zayat, ministre Egyptien des Affaires Etrangères et il m’avait dit : « Personne ne veut nous donner la possibilité de débloquer le dossier ». Je comprenais… « ne serait-ce que pour sauver la face ». Il m’avait prévenu et donc, je me doutais que nous n’allions pas passer l’année sans drame. Les Etats-Unis ont fait des progrès importants en ce qui concerne la compréhension du fait palestinien, qui était nié autrefois. L’autre aspect de l’évolution de ce dossier, c’est qu’il existe maintenant un Etat arabe dont la politique étrangère est extrêmement active sur l’ensemble du Moyen-Orient et sur l’Afrique et, par conséquent, sur toute la politique internationale : c’est l’Arabie Saoudite. Elle a une politique étrangère brillante depuis deux ans. Elle a affirmé d’abord sa présence dans le Golfe arabo-persique face à l’Iran, dans l’Océan indien face aux Russes, ensuite en Afrique face aux Russes et aux Chinois. Quant à la résolution 242, elle ne définit pas de façon adaptée au temps présent le fait palestinien. Il se peut que l’on bouge à l’heure actuelle, timidement du moins dans la terminologie vers un texte plus précis que la résolution 242 d’origine. Ce serait un pas. Mais l’ensemble de l’affaire ne s’apaisera pas tant que les Russes et les Américains resteront en compétition au Proche-Orient. 

Je me trompe peut-être. Mais, ces deux puissances n’ont pas intérêt, ni l’une ni l’autre, à régler une situation aussi tendue. Je parle d’une façon que certains con sidéreront comme brutale mais il faut dire les choses telles qu’elles sont. Ils leur faut toujours la possibilité de se gêner mutuellement. Or, remettre à la guerre une zone qui est en paix, c’est difficile, mais ranimer le brasier de la guerre quand les cendres sont chaudes, cela est plus facile. Je ne crois pas qu’ils aient dominé leurs querelles au point de souhaiter que tout s’apaise en Méditerranée. Je les crois sincères évidemment lorsque les uns veulent la « paix américaine » et les autres la « paix russe ». Mais qu’ils veuillent la paix avec un énorme rameau d’olive collectif, je ne le crois pas. Si cela était, je leur poserais cette question : « Mais que faites-vous en Méditerranée avec vos flottes de guerre ? Ce n’est pas une mer bordée par l’Union Soviétique ou par les Etats-Unis ? Qui vous a appelés ? ». Ah ! Si les Etats riverains de la Méditerranée disaient simplement : « On ne vous a pas appelés, dites-nous pourquoi vous y êtes ? » Mais qu’ils n’espèrent pas de réponse !    

– D’après vous, que faut-il faire pour que la coexistence entre Français et travailleurs étrangers soit exempte de discrimination ou de xénophobie ? 

– En France, nous avons une population extrêmement composite et qui l’a toujours été. Il reste en effet beaucoup à faire dans l’information pour expliquer aux Français qu’ils ne doivent pas réagir comme ils le font souvent « officiellement » (parce qu’il y a aussi leurs réactions « non officielles », plus brutales). Par contre, voilà qu’au mois d’août on a découvert les vertus de l’épicier tunisien, toujours ouvert, fort aimable, ne cherchant pas à escroquer le client. Mais ceci est exceptionnel. 

– Vous êtes né et vous avez vécu dans un pays maghrébin. Vous représentez d’une certaine façon « un trait d’union » entre deux cultures différentes ; celle de la France et celle du Maghreb. Connaissez-vous aussi bien la Tunisie que le Maroc ? 

– Je ne connais pas bien votre pays. Je suis allé en Tunisie pour la première fois en 1945. J’étais encore dans l’armée à l’époque. J’ai fait une visite officielle en 1973. Le Président Bourguiba m’avait reçu à Monastir, sa ville. J’avais aussi vu le Président Bourguiba lorsqu’il était venu en visite officielle à Paris. Pendant la conversation entre le Président Bourguiba et le Président Pompidou, j’avais exposé le projet de dialogue Euro-Arabe. Il fallait qu’il soit appuyé ; le président Bourguiba l’a fait. C’est ainsi que l’affaire était née. Après, le projet a été repris avec les déplacements à Copenhague de plusieurs ministres des Affaires Etrangères qui étaient venus entretenir les Européens des perspectives de ce dialogue. On m’a toujours soupçonné d’avoir monté cette visite. J’avais seulement lancé le dialogue ce qui est différent. 

– Monsieur le ministre, voulez-vous accepter de conclure sur un sujet qui vous tient à cœur ? 

– Je suis en dette vis-à-vis de Madame Mzali. Je ne la connais pas mais je sais ce qu’elle a fait et l’importance qu’elle a en Tunisie et dans le monde féminin tunisien. Dans mon livre « Lettre ouverte aux  femmes politiques »[7], je n’ai pas parlé de Madame Mzali. J’aurais dû le faire. Je voulais écrire une lettre à une femme politique musulmane. D’ailleurs, je cite Madame Mzali. En ce qui concerne la femme musulmane, l’action du président Bourguiba ne date pas d’hier. J’aurais souhaité en parler et je me sens en dette, et vis-à-vis de la Tunisie et de Madame Mzali. 

J’ai été très intéressé par le reportage de Dialogue sur les fiançailles et le mariage que j’ai apprécié de surcroit parce qu’il est sincère. Je pense que l’émancipation de la femme en Tunisie depuis l’indépendance a fait de ce pays une communauté très en avance par rapport aux autres pays arabes, parce qu’ailleurs l’émancipation de la femme est le fait de la très grande bourgeoisie, alors que chez vous c’est un phénomène plus profond et de plus qui a vraiment été voulu par le gouvernement et le Chef de l’Etat. Certes, il y a l’Egypte qui change actuellement mais c’est encore très superficiel.  Je pense que pour l’islam, c’est la question fondamentale et le visage des pays arabes sera totalement transformé selon que la femme s’émancipera ou non ? C’est une affaire d’interprétation religieuse avant d’être une affaire politique. 


[1] Il publie sous le pseudonyme de Pierre JARDIN.

[2] Expression qui signifie cela ne vaut pas grand-chose, de faible valeur, on dit aussi cela  ne vaut pas tripette.

[3] Commines (Philippe de), Les 180 jours de Mitterrand, Histoire du 1er Gouvernement de l’Union de la gauche, 3 Avril – 2 Octobre 1978, Pierre Belfond, Paris, 1977.

[4] Le 18 juin 1954 c’est le début du gouvernement Pierre Mendès France président du Conseil. Le 20 juillet il signait l’Accord de paix de Genève mettant fin à la guerre en Indochine.

[5] Pierre Voizard né en 1896 et mort en 1982. Il fut Résident général de France en Tunisie en 1953-1954. Il propose des réformes institutionnelles qui donnent plus d’autonomie aux Tunisiens, mais elles sont rejetées à la fois par les colons, qui reprochent à Voizard on manque de fermeté, et par les Tunisiens, qui n’ont pas été consultés et qui aspirent à une indépendance complète.

[6] Les émeutes nationalistes et les attentats ravagent le pays depuis plusieurs années. Afin d’apaiser les tensions, Pierre Mendès-France, alors président du Conseil français, au cours d’un voyage surprise prononce un discours retentissant à Carthage le 31 juillet 1954. Il propose d’accorder l’autonomie interne à la Tunisie.

[7] Lettre ouverte aux femmes politiques, Albin Michel 1976

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Diplômé de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris (Section : Relations internationales - juin 1978), se destinait à une carrière dans la diplomatie après un stage à l'Ambassade de Tunisie à Paris. Les circonstances 'hasards et nécessités- décidèrent d'un itinéraire professionnel différent. Parallèlement à de ses études à Sciences Po-Paris et à Paris II en sciences de l'information et de la communication, il entame en 1974 une exaltante aventure de correspondant à Paris ' chroniqueur (quotidiens & hebdomadaires tunisiens) qu'il poursuit pendant six ans. Ce qui lui permit d'approcher plusieurs personnalités politiques françaises et étrangères ainsi que des écrivains pour des entretiens (notamment Pierre Mendès-France, Michel Rocard, Michel Jobert, Hélène Carrère d'Encausse, Arthur Conte'), outre les articles et chroniques publiés régulièrement. Cette étape de son parcours, qui correspond à un élan spontané depuis l'enfance pour la lecture et l'écriture, s'enrichit en 1980 par un engagement politique auprès d'un homme d'Etat tunisien d'exception, Monsieur Mohamed Mzali qui portait alors un projet humaniste de démocratie et de progrès pour son pays. Il assure auprès de lui les fonctions de chargé de mission, d'abord au ministère de l'Education Nationale puis au premier Ministère pendant six années. Cet engagement à la fois lucide et enthousiasmé fut une expérience inédite qui lui permit de vivre durant cette période les efforts entrepris pour établir la démocratie (pluripartisme, liberté de la presse') et entamer les réformes nécessaires. Mais aussi d'observer une classe politique cynique et corrompue, traversée par les querelles marginales aux dépends de l'évolution de tout un pays et du bien être d'un peuple pacifique. Malgré l'épilogue de cette « traversée du Styx », aux côtés d'une figure marquante, il n'a jamais renié ses engagements pour les libertés. Les enseignements de cette expérience, avec ses revers mais aussi les espoirs qu'elle avait éveillés, l'avaient édifié sur la stérilité du combat politique dans des systèmes biaisés. Cependant, même si le « microcosme politique » n'a plus de sens pour lui, il n'a pas tourné le dos à une certaine éthique ni renoncer à agir. Il choisit de se retirer de cet univers détestable d'anthropophagie politicienne en regagnant l'administration comme cadre supérieur pendant dix-sept ans au cours desquels il a occupé des postes de direction. Il a exercé simultanément plusieurs activités : Conseiller Municipal élu de sa ville (1984 ' 1988), Secrétaire Général National élu ' Jeune Chambre de Tunisie (1988), Sénateur de la Jeune Chambre Internationale (Jaycees International), comme il a assuré une consultance en marketing et a enseigné le commerce international appliqué à la Faculté de Management & de Commerce International, à l'Université de Tunis III / Institut Supérieur de Gestion de Tunis. Il collabore aussi pour le compte de la Commission Européenne en tant qu'External expert pour l'évaluation des projets (EUMEDIS) dans deux domaines : commerce électronique et e-training. C'est en 2003 qu'il est contacté par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) pour une consultance au Koweït (un an), puis accepte une proposition de la Public Authority For Industry de ce pays comme conseiller depuis 2004 à ce jour. Sa passion pour la lecture et l'écriture ne s'est pas émoussée avec le temps, elle s'est affirmée d'abord à travers des traductions de l'arabe au français du livre « Les Courants Littéraires dans la Tunisie Contemporaine » (ATLAS Editions ' Février 1998), puis du roman « Aïcha » (Editions Bénévent- Juillet 2008), avant d'écrire son premier essai « Libertés fondamentales et modes de corruption des systèmes » aux Editions Thélès (2010).

Voir aussi

Ibrahim SOUSS – Directeur du Bureau d’information et liaison de l’O.L .P à Paris

Entretien publié le 14 octobre 1978   Ibrahim SOUSS est né à Al Qods. Il …