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Lettre à mon Perroquet

Cher Katkout mon ami,

C’est en fait une lettre que tu ne liras jamais en supposant que tu aies su lire un jour. Mea culpa, je n’ai pas pensé à t’enseigner l’écriture. Tu me diras que c’est un peu tard de reconnaitre ma négligence maintenant. C’est vrai mais il vaut mieux tard que jamais. Quoique… Lorsque j’y pense, je me rends compte que tu lisais à ta façon les journaux que Coco posait au plancher de ta cage et les changeait tous les matins. Et tu ne peux pas savoir combien j’appréciais ta méthode de les compulser. Tu faisais ce que personne n’osait faire. Tu procédais de deux façons : 

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tu aimais les déchiqueter avec ton bec lorsque quelque chose te déplaisait dans le texte et si tu étais en désaccord total, alors là tu recourais aux grands moyens en faisant tes besoins avec une aisance incontestable. Apercevoir les portraits de pompeux personnages craints et intouchables maculés par ta fiente de la sorte suscitait en moi une jubilation dissimulée. Tu étais, mon cher Kat, un subversif à l’extrême et un iconoclaste acharné. Tu ne peux pas savoir à quel point cette forme de rébellion me plaisait chez toi. Cela m’avait aidé à mieux supporter la bêtise humaine et je t’en remercie.

Tu as été enterré quelque part dans le jardin et j’ignore à ce jour de quoi exactement tu es mort. Mais sache que ta disparition m’as énormément attristé. Tu étais devenu un membre à part entière de la famille. J’ai toujours pensé que tu allais nous survivre.

Je me suis demandé si ma longue absence était à l’origine de ton départ irrévocable dans l’au-delà. Mais en réfléchissant, je doute fort que mon éloignement en soit pour quelque chose. Tu étais affectueux mais pas au point de partir par désespoir de ne pas me voir aussi souvent. Ou alors tu en avais marre du sempiternel menu, composé de graines de tournesol et du maïs trempé dans l’eau. Pourtant, Coco en nutritionniste avertie, n’a pas cessé de te prodiguer tous les soins nécessaires, elle avait essayé, et nous tous suivant son exemple, de diversifier le contenu de ta mangeoire avec des petits bouts de bananes, du melon, des cacahuètes… et de ramener de l’étranger chaque fois que l’occasion se présentait quelques gâteries comme les bâtonnets de millet qui t’avaient aidé, à n’en pas douter, à mieux lutter contre l’ennui… Sans parler de l’effort fourni par les enfants pour ramasser chaque été sur la plage les os cartilagineux, les « plumes » de calamar qui parait-il servent à fortifier ton bec.

Crois-moi, encore aujourd’hui je pense à toi… Je t’aimais bien et j’aurais adoré passer plus de temps avec toi, seulement la vie ne laisse pas de répit pour se consacrer suffisamment à ceux qu’on aime. Depuis 1986, quelques mois après ton arrivée du Sénégal, je n’ai pas cessé de déjouer les coups tordus et de faire face aux tentatives perfides cherchant à me précipiter dans les oubliettes ou à me faire perdre mes esprits. Je ne te le racontais pas au début car ton jeune âge me l’interdisait, tu n’avais pas un an. Ensuite, je ne te disais rien pour t’épargner les soucis. J’encaissais en silence et je me battais… Comment voudrais-tu que je trouve le loisir de te cajoler en rentrant à la maison autant que je le souhaitais, alors qu’on me tourmentait quotidiennement à l’extérieur.

D’ailleurs, j’y pense maintenant. On ne sait toujours pas si tu es femelle ou mâle. Comment vérifier cela ? Le seul moyen était une prise de sang pour rechercher ton ADN ou bien l’analyse de la pulpe d’une de tes plumes. En fait, cela n’avait aucune importance.

Tu avais essayé de parler « humain’’ certes, mais là aussi on s’intéressait quelques minutes à tes vocalises puis on s’en allait vaquer à nos occupations. Tu devais te dire que décidément ces êtres humains sont incompréhensibles. Je sais déjà qu’il n’est pas facile d’être un perroquet. Tu restais dans ta cage, tu écoutais, tu participais à la vie quotidienne de la maison, tu donnais ton avis parfois, seulement personne n’en tenait compte, tu chantais ou tu râlais selon que nous étions gais ou nerveux, tu accomplissais tes facéties… Il faut avouer que quelquefois tu exagérais avec tes cris stridents et tes salissures.

Tu étais aussi un sacré farceur. Combien de fois les enfants sortaient pour ouvrir la porte d’entrée extérieure à des visiteurs introuvables. Ce n’est qu’après plusieurs récidives de tes exploits qu’on s’était rendu compte de la manœuvre, en fait c’était toi qui imitait parfaitement la sonnette de la porte. Tu devais bien glousser dans ta barbe pour le sacré tour que tu venais de nous jouer. On avait l’air de quoi ? Après cette découverte, même lorsqu’il y avait véritablement quelqu’un, les enfants rechignaient à sortir pour ouvrir !

Tes seuls tracas venaient, je présume, des chats. Nos chats pour commencer et ceux des voisins aussi qui venaient chaparder la nourriture. Là je dois dire, tu avais été très convaincant. D’abord tes vociférations assourdissantes, puis ton bec tranchant qui meurtrissais la patte intrépide, chaque fois qu’un minet s’approchait un peu trop de ta cage pour te chatouiller les plumes et les duvets. Tu avais finalement imposé ta loi à ces chats gloutons et cupides. De cette expérience, tu t’étais mis à miauler ! Eh oui ! On était mystifiés par cette imitation authentiquement reproduite. J’avais compris que ton bec et tes cris ne suffisaient pas à convaincre les ignobles matous, alors tu avais pris sur toi-même d’apprendre en un temps record le seul langage qu’ils comprenaient : le miaou et tu avais finis par gagner. Sur ta lancée, tu avais continué à miauler jusqu’à ce qu’un autre son capta ton attention. Sans oublier ton imitation de la voix de Coco hélant Férid, que tu copiais à la perfection : Fériiiiiiiiid, Fériiiiiiid… Le pauvre garçon ne savait plus où donner de la tête avec son nom hurlé d’un bout à l’autre de la maison.

Faut-il te présenter mes excuses de ne pas penser à faire ta manucure. Il faut dire qu’on a évité de devoir te blesser en entreprenant une telle opération. Effectivement, c’est une opération délicate car tu savais aussi que la griffe abrite un vaisseau et si elle est taillée trop courte il y a risque de couper ce vaisseau et donc risque d’hémorragie. Lorsqu’on voit comment Coco taillait les ongles des enfants, on avait préféré s’abstenir. De toute façon, tu avais appris à user ton bec crochu et tes griffes naturellement toi-même.

C’est tout ce que je me rappelle pour le moment. Mais si d’autres souvenirs me reviennent, je ne manquerais pas de t’écrire à nouveau.

About Ribens

Diplômé de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris (Section : Relations internationales - juin 1978), se destinait à une carrière dans la diplomatie après un stage à l'Ambassade de Tunisie à Paris. Les circonstances 'hasards et nécessités- décidèrent d'un itinéraire professionnel différent. Parallèlement à de ses études à Sciences Po-Paris et à Paris II en sciences de l'information et de la communication, il entame en 1974 une exaltante aventure de correspondant à Paris ' chroniqueur (quotidiens & hebdomadaires tunisiens) qu'il poursuit pendant six ans. Ce qui lui permit d'approcher plusieurs personnalités politiques françaises et étrangères ainsi que des écrivains pour des entretiens (notamment Pierre Mendès-France, Michel Rocard, Michel Jobert, Hélène Carrère d'Encausse, Arthur Conte'), outre les articles et chroniques publiés régulièrement. Cette étape de son parcours, qui correspond à un élan spontané depuis l'enfance pour la lecture et l'écriture, s'enrichit en 1980 par un engagement politique auprès d'un homme d'Etat tunisien d'exception, Monsieur Mohamed Mzali qui portait alors un projet humaniste de démocratie et de progrès pour son pays. Il assure auprès de lui les fonctions de chargé de mission, d'abord au ministère de l'Education Nationale puis au premier Ministère pendant six années. Cet engagement à la fois lucide et enthousiasmé fut une expérience inédite qui lui permit de vivre durant cette période les efforts entrepris pour établir la démocratie (pluripartisme, liberté de la presse') et entamer les réformes nécessaires. Mais aussi d'observer une classe politique cynique et corrompue, traversée par les querelles marginales aux dépends de l'évolution de tout un pays et du bien être d'un peuple pacifique. Malgré l'épilogue de cette « traversée du Styx », aux côtés d'une figure marquante, il n'a jamais renié ses engagements pour les libertés. Les enseignements de cette expérience, avec ses revers mais aussi les espoirs qu'elle avait éveillés, l'avaient édifié sur la stérilité du combat politique dans des systèmes biaisés. Cependant, même si le « microcosme politique » n'a plus de sens pour lui, il n'a pas tourné le dos à une certaine éthique ni renoncer à agir. Il choisit de se retirer de cet univers détestable d'anthropophagie politicienne en regagnant l'administration comme cadre supérieur pendant dix-sept ans au cours desquels il a occupé des postes de direction. Il a exercé simultanément plusieurs activités : Conseiller Municipal élu de sa ville (1984 ' 1988), Secrétaire Général National élu ' Jeune Chambre de Tunisie (1988), Sénateur de la Jeune Chambre Internationale (Jaycees International), comme il a assuré une consultance en marketing et a enseigné le commerce international appliqué à la Faculté de Management & de Commerce International, à l'Université de Tunis III / Institut Supérieur de Gestion de Tunis. Il collabore aussi pour le compte de la Commission Européenne en tant qu'External expert pour l'évaluation des projets (EUMEDIS) dans deux domaines : commerce électronique et e-training. C'est en 2003 qu'il est contacté par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) pour une consultance au Koweït (un an), puis accepte une proposition de la Public Authority For Industry de ce pays comme conseiller depuis 2004 à ce jour. Sa passion pour la lecture et l'écriture ne s'est pas émoussée avec le temps, elle s'est affirmée d'abord à travers des traductions de l'arabe au français du livre « Les Courants Littéraires dans la Tunisie Contemporaine » (ATLAS Editions ' Février 1998), puis du roman « Aïcha » (Editions Bénévent- Juillet 2008), avant d'écrire son premier essai « Libertés fondamentales et modes de corruption des systèmes » aux Editions Thélès (2010).

Voir aussi

Extraits du Prophète

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