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Le « Parapouvoir » Absolu

Chapitre 2 de Libertés Fondamentales et Modes de Corruption des Systèmes 

Les échecs des tentatives en vue d’établir des systèmes constitutionnels-pluralistes dans le Sud entérinent la thèse de ceux qui prônent le recours aux méthodes arbitraires pour gouverner. Ils démontrent pour certains l’impraticabilité d’une expérience libératrice et justifient le retour nostalgique aux vieilles recettes de la contrainte. Ce mouvement de reflux liberticide que subit le système sudiste perpétue évidement son enlisement. Ce mode de gouvernement n’offre pas de prédispositions à se réformer, en considérant ses erreurs, car les canaux d’échanges avec le corps social sont obstrués. Le dispositif répressif mis en place étouffe les antagonismes, fige le jeu politique dans un formalisme trompeur. Mais surtout, cette catégorie de système absolutiste sécrète un épiphénomène qui exploite ses multiples travers et se transforme en obstacle majeur à toute évolution vers un système constitutionnel-pluraliste garant des libertés. L’approche de cet épiphénomène politique spécifique qui se développe et pèse sur l’évolution des États du Sud, offre une explication complémentaire sur les motifs d’avortement des expériences tentées pour l’établissement de systèmes respectueux des libertés. 

Le pouvoir occulte que certains personnages peuvent exercer, influe sur le déroulement des événements au cours de périodes troubles dans l’histoire des pays. Pourtant, il a été souvent relaté comme un aspect anecdotique et passager. C’est le cas typique de ce paysan sibérien surnommé Raspoutine « le dépravé ». Il fut recommandé en 1905 à l’impératrice parce qu’il prétendit pouvoir arrêter les hémorragies et soulager le Grand Duc héritier atteint d’hémophilie. Raspoutine su user de chantage à l’amour maternel, imposa sa volonté à l’impératrice et à travers elle au Tsar Nicolas II. Non seulement il réussit à faire nommer de hauts fonctionnaires, mais il a même inspiré un remaniement ministériel en 1916 qui porta au gouvernement des personnages douteux de la cour, ce qui provoqua une rupture entre le Tsar et le reste du pays. Toute la Russie était dressée contre lui et Raspoutine finit assassiné en décembre 1916. C’est aussi le cas de Roxelane[1] l’épouse favorite de Soliman II. Mère du prince Selim. Deux personnes se trouvaient sur son chemin : Ibrahim Pacha, grand vizir et ami personnel du Sultan et le prince héritier Mustapha, fils aîné de Soliman et de Gülbahar, sa première épouse. Cette femme usa de tous les moyens pour assurer le trône à son fils aux dépens de Mustapha. Au cours de ces péripéties, elle fit condamner à mort deux Grands Vizirs : Ibrahim Pacha et Ahmed Pacha, et fit nommer son gendre, Rostom Pacha, Grand Vizir en 1544. Elle accusa ensuite Mustapha d’intriguer avec le Roi de Perse contre Soliman, ce qui conduisit ce dernier à le faire étrangler. Roxelane mourut en mars 1558 et Soliman qui lui survécu huit ans, mourut en 1566, à l’âge de soixante dix ans. Selim devint de ce fait sultan sous le nom de Selim II. Son règne qui dura huit ans fut un désastre, surnommé l’ivrogne, il était alcoolique, paresseux, et inapte à gouverner.

L’histoire humaine est ponctuée par l’apparition de personnages de cette nature qui n’occupent aucune fonction officielle mais qui manipulent et tirent les ficelles du pouvoir dans l’ombre.  De nos jours, une autre variété de phénomène occulte s’y ajoute, elle se manifeste, s’incruste et opère avec une ampleur inégalée. Lorsqu’il est perçu à travers certaines pratiques, il suscite souvent l’indignation ou la révolte sourde de ceux qui sont contraint de le subir en silence. Il est curieusement négligé par les observateurs et les analystes alors que ses effets dévastateurs sur l’évolution des pays du Sud notamment exigent qu’il soit mis à nu, identifié et neutralisé.

Il faut reconnaître que le phénomène en question échappe à toute investigation scientifique puisqu’il se dissimule et il n’y a pas de techniques adaptées pour l’appréhender. C’est encore la « terra incognita » en sciences politiques. Son approche est fondée essentiellement sur l’observation. On ne peut pas faire appel à des auteurs pour l’évoquer avec une précision même approximative. L’observation attentive de l’histoire récente permet d’arriver à certaines conclusions utiles pour être communiquées. Les faits épars de la chronique politique courante ont permis de confirmer les présomptions et les indices qu’il ne s’agit pas simplement de faits incidents et isolés. Pour le dénommer, il pourrait être appelé « parapouvoir absolu[2]. C’est un pouvoir parallèle puisqu’il s’écarte du pouvoir constitutionnellement reconnu, le côtoie ou s’y oppose. Il n’a donc aucune assise légale, c’est un pouvoir hors la loi. En raison de son caractère insaisissable, il échappe à tout contrôle et par conséquent bénéficie de possibilités d’action sans limites. C’est en cela qu’il est absolu, tout lui est permis et… surtout les abus.

On peut emprunter à Marx sa description de l’État[3] en la retouchant légèrement pour le désigner : «un effroyable corps parasite qui recouvre comme une membrane le corps de (l’État) et en bouche tous les pores». Un parasite vit aux dépens d’un organisme mais ne le tue pas, sauf si le régime métabolique de celui-ci est mal équilibré. Le para-pouvoir absolu est plutôt un micro-prédateur, il détruit inévitablement.

Ce n’est pas un « accident institutionnel » isolé, ni une « sécrétion structurelle » passagère d’un organisme sain, c’est un phénomène bien établi et consubstantiel à des systèmes politiques spécifiques. Il a exploité la persistance d’autres facteurs de blocage -comme éléments d’un environnement favorable à son incubation- pour se développer et a contribué activement à l’échec des tentatives d’établissement de la démocratie dans les pays de l’hémisphère Sud. Il mine de l’intérieur, en profondeur et condamne à terme le régime qui en est atteint. C’est un élément d’érosion de l’édifice constitutionnel auquel il s’attaque et cause des lésions irréversibles. Le parapouvoir absolu n’a pas une réelle conscience de son existence en tant que tel. C’est l’araignée dans sa toile, tapie au cœur du pouvoir exécutif. Il n’agit pas selon un plan préconçu, mais se meut presque instinctivement, au coup par coup. Toute sa puissance repose sur un personnage du sérail bénéficiant d’une immunité illégitime. Le seul aspect qu’il dévoile d’ailleurs pour intimider ou dissuader les réfractaires éventuels  c’est le personnage clé à partir duquel se dégage un faisceau de réseaux. Lorsque ce personnage est neutralisé ou privé de sa capacité d’agir à un moment donné pour une raison quelconque, les réseaux qu’il s’était constitués finissent par repérer un « successeur » et par perpétuer les abus.

Il faut signaler que des journalistes, des écrivains et des hommes politiques[4], par une sorte de conscience voilée du phénomène, ont dénoncé intuitivement et non sans courage quelques-unes de ses retombées sans aller jusqu’à percevoir et surprendre l’essentiel, sans relier une multitude de faits épars qui dévoileraient l’existence d’un véritable pouvoir clandestin intériorisé par le gouvernement d’un pays. « Ce qui est franchement intolérable, écrit Baccar Touzani[5], c’est lorsque le juge, qui -comme tout citoyen est censé connaître la loi- se trouve soumis à la pression non du pouvoir tel qu’il est défini par la Constitution, mais d’un homme (ou d’une femme) qui finit par se croire et se faire admettre comme le pouvoir du pouvoir, comme celui qui fait et défait les gouvernements, qui met au pas les premiers ministres et les ministres, étend ses tentacules sur des ambassades et des sociétés, sur la police et la douane, sur le fisc et la justice, et tout cela, non pas pour gouverner, ce qu’il a rarement qualité pour faire, mais pour régler de vieux comptes personnels, humilier ou déposséder ceux qui ne se mettent pas à sa botte. Promouvoir des membres de son clan familial ou communal et réduire à prendre le chemin de l’exil ceux qui croient qu’à de tels abus on peut opposer le droit ».

Hélé Béji[6] constate bien au sujet de la Tunisie des années soixante dix que «la légalité politique ne cesse de se dégrader et que la décision politique se prend soit à l’extérieur des institutions, soit dans la manipulation des hommes qui les animent», et s’interroge : «que devient le principe de droit et la justice incarnée par l’État ? ». Elle essaye d’en expliquer certaines raisons, sans identifier la véritable source du mal.

On est tenté de se poser ces questions : Pourquoi la légalité politique se dégrade-t-elle ? Pourquoi la décision politique se prend-elle à l’extérieur des institutions ? Et par qui ? Qui manipule les hommes ?

Certes, il faut bien reconnaître qu’il est téméraire d’aborder ces thèmes lorsqu’on vit sous un régime de ce type. La « loi du silence » fait que même ceux qui ont été réduits à l’exil et qui pourraient communiquer leur témoignage ne franchissent pas un certain seuil, craignant des ripostes fâcheuses contre eux et contre leur famille, il y a même ceux qui ont payé de leur vie. Ce type de pouvoiroù puise-t-il ses forces ? Sur quoi s’appuie-t-il?

D’après l’observation, il germe et prospère grâce à la complaisance ou à la complicité des instances dirigeantes d’un pays du Sud. La source d’impulsion a toujours été un parent ou un ami très proche d’un haut personnage de l’État et plus précisément du premier personnage, ce qui lui procure une sorte d’immunité de fait. Ce personnage peut dans certains cas se donner pour appellation« chasseur de têtes ». Cette pacifique profession exercée dans les sociétés du Nord en vue de recruter les compétences pour les entreprises, devient dans le Sud l’enseigne et le paravent d’un pouvoir de l’ombre qui place ses agents aux postes influents, fait main basse sur les marchés, téléguide les promotions fulgurantes et provoque les disgrâces les plus impitoyables. L’utilisation erronée de ce terme « chasseur de têtes » tente de créer la confusion et de banaliser les menées souterraines de leurs auteurs. On peut identifier et retenir trois principales catégories du para-pouvoir absolu, mais il peut en exister plusieurs autres :

1/ Le cas le plus sérieux pour un système politique sudiste se constate lorsque le détenteur du pouvoir légal, à savoir le chef de l’État, est l’inspirateur des agissements de son ‘’alter-ego’’ en faisant commettre des actes illégaux ou à la limite de la légalité en vue d’asseoir son propre pouvoir, tout en prenant de multiples précautions pour dissimuler ses machinations ou pour sauver les apparences lorsque des soupçons sont discernés. Il laisse agir son double pour son propre compte tant que cela peut le servir sans être suspecté et sans que les méfaits soient relevés ou dénoncés. Dans cette hypothèse, toutes les institutions étatiques seront perverties, graduellement imprégnées et atteintes par la corruption. Il s’ensuit une dérive totale avec l’étranglement des libertés, l’extension du népotisme sous toutes ses formes. 2/ Le détenteur du pouvoir légal peut aussi n’être que complaisant, ne mesurant pas suffisamment la gravité des menées de l’usurpateur au début puis,  finit par se faire piéger. La captation insidieuse ne serait-ce que d’une parcelle de ses prérogatives par une personne proche engendre un glissement et une dérive des fonctions de l’État au profit d’intérêts particuliers, elle ouvre la voie à toutes les compromissions et par conséquent altère gravement le fonctionnement codifié du système politique. Le résultat est identique finalement, à savoir la déliquescence de la légalité et la perte de légitimité du régime.

3/ Comme il peut tout aussi bien être dans l’ignorance des agissements de celui qui le parasite pendant un temps plus ou moins long. Cette situation autorise une plausible prise de conscience et un rétablissement du fonctionnement des institutions.

Ces réflexions ne sont pas basées sur des hypothèses spéculatives, mais sur des cas d’espèce qui confirment l’analyse. Quelques exemples choisis peuvent servir de paradigme à la réflexion. Ils ne sont évidemment pas les seuls, mais ils pourront aider à vérifier la véracité des pistes avancées. Le personnage-clé autour duquel se tisse un faisceau de relations représente donc le pivot et la source de ce pouvoir de l’ombre. ‘’Le double’’, ‘’l’usurpateur’’ ou ‘’le parasite’’ selon le cas, se servent pour accomplir leurs méfaits d’individus sans scrupules, plus disposés que d’autres à collaborer, à se faire recruter et à se faire placer dans des postes sensibles : les aventuriers, les délinquants de la politique, les trafiquants, les fonctionnaires véreux, les nantis menacés dans leurs privilèges… Il peut aussi réussir par la ruse à mettre à son service des hommes honnêtes qui seront manipulés momentanément ou piégés pour toujours.

Le choix des exemples s’est porté sur des femmes épouses de chef d’État. Ce qui ne signifie nullement qu’elles soient les seules à pouvoir jouer ce rôle. Des hommes, parents ou amis peuvent aussi bien opérer à des degrés divers et exercer leur influence. Mais les femmes peuvent se permettre, si elles en éprouvaient le désir, ce que d’autres ne peuvent même pas tenter. Les liens affectifs jouent un rôle essentiel. Le cas de Jiang Qing-Mme Mao, l’ex-starlette de Shanghai est édifiant. Avec seulement cinq ans d’école primaire, elle a pu à travers une longue marche et des liaisons multiples gravir tous les obstacles. C’est en 1939 qu’elle « conquiert » le cœur de Mao. Enceinte, elle lui demande de divorcer pour l’épouser. Une commission spéciale du Parti se réunit, consentit -non sans réticences- au remariage du Président mais à condition que la nouvelle épouse, ex danseuse de théâtre, ne porte pas l’uniforme et ne s’immisce pas dans la vie politique. Elle se retiendra pendant vingt ans, mais de 1966 à 1976, elle accapare progressivement le pouvoir et régente la vie politique en Chine.

L’envoyé spécial du journal britannique The Observer[7] qui rendit compte du procès de la « bande des quatre », écrit : « Horrifiantes dans leur ensemble et terrifiantes dans leurs détails, les pires actes attribués à Jiang Qing ont fait surface devant ce tribunal à travers un flot de témoignages signés, d’enregistrements et d’écoutes téléphoniques dont elle a à peine contesté l’authenticité… Ces enregistrements démontrent que Jian Qing est responsable des événements qui ont mené à la mort le Président Liu Shaoqi et d’autres dirigeants chinois. Il ne peut guère y avoir de doute non plus, lorsque l’on considère les preuves produites devant le tribunal selon lesquelles elle a porté une lourde part de responsabilités dans le destin de milliers de personnes de condition plus modeste qui sont mortes, ou qui ont été emprisonnées au cours des années où elle exerçait le pouvoir ». Une autre femme, Imelda Marcos, Miss Manille 1953 gouverna par ricochet les Philippines : «Pour désigner le système politique en vigueur dans leur pays, explique Le Point[8], les Philippins ont forgé un mot : c’est le « cronysm » (littéralement le régime des compères)… Parmi les ministres et chez les technocrates de l’entourage présidentiel, on distingue « his » et « hers » (ceux de madame)… Aux commandes des principales sociétés du pays, on trouve des relations du Président. Un des ses partenaires au golf se retrouve à la tête des stations de télévision confisquées à un notable de l’ancien régime. Une amie d’Imelda obtient le privilège de toutes les ventes hors taxes des produits de luxe». Mais ces largesses et ce népotisme ne sont pas les seules caractéristiques du régime : «En 1978, lorsque le Président des Philippines Air Lines, a eu l’imprudence de lui présenter une facture de trois millions de dollars représentant ses frais de voyages, il est immédiatement remercié et remplacé par un fonctionnaire à l’échine plus souple». Le journaliste rapporte les déclarations désarçonnantes du Maire de Makati et… (ex)-truand : «Le gangstérisme est un atout pour le pays lorsqu’il est utilisé pour le bien du peuple», explique tranquillement celui-ci.

Lorsqu’on élit un Président, on opte pour une personne et non pour sa famille, ses alliances de caste ou de clan, et surtout pas pour son épouse ou ses amis. F. Fanon[9] dénonçait dès les premières années de l’indépendance ce glissement dangereux qui a préparé l’avènement du para-pouvoir absolu. «Les ministres, écrit-il, les chefs de cabinet, les ambassadeurs, les préfets sont choisis dans l’ethnie du leader, quelquefois même directement dans sa famille. Ces régimes de type familial semblent reprendre les vieilles lois de l’endogamie». Le parapouvoir absolu ne peut se manifester et prendre de l’ampleur que dans les pays où le système politique est personnalisé à outrance, où les libertés sont mises sous clef, où le développement économique est aliéné. Le dictateur devient le paravent d’une mécanique infernale, Gustave Le Bon écrivait : ‘’Un dictateur n’est qu’une fiction. Son pouvoir se dissémine en réalité entre de nombreux sous-dictateurs anonymes et irresponsables dont la tyrannie et la corruption deviennent bientôt insupportables’’[10]

Les motivations de ce type de pouvoir sont assez diversifiées. ‘’Le double’’, ‘’l’usurpateur’’ ou ‘’le parasite’’ peuvent chercher à noyauter le pouvoir légal pour bénéficier des avantages matériels et des honneurs ou empêcher des changements et freiner des réformes qui risquent de menacer leurs activités ou bien changer les récalcitrants de certains postes sensibles et enfin manipuler le pouvoir légal, en maintenant une façade légaliste, et réaliser une imbrication durable avec celui-ci. Le pouvoir légal se transforme en courroie de transmission docile.

La nature de ses rapports avec le pouvoir légal est fonction de l’attitude des représentants de ce dernier. Il y a souvent une crise d’hégémonie qui se manifeste au début du processus au sein du pouvoir central, le para-pouvoir absolu tendant à substituer son emprise à celle du pouvoir légal qu’il tente de supplanter. Dans ce cas, les rapports peuvent se caractériser par une guerre froide, larvée ou déclarée.

Si les représentants du pouvoir légal acceptent de « jouer le jeu » ou s’y résignent, il y a coexistence ou osmose. Une forme de présence simultanée et d’interaction entre plusieurs types de systèmes s’établit. C’est alors un pouvoir juxtaposé à un autre. Le dédoublement n’est pas une simple superposition, c’est à la fois une imbrication et une subordination du pouvoir légal au para-pouvoir absolu.

La corruption politique est l’arme de prédilection du ‘’double’’, de ‘’l’usurpateur’’ et du ‘’parasite’’. Ils s’en servent en inoculant le népotisme, la prévarication, l’enrichissement illicite, les réseaux de faveurs et d’obligations de type féodal… La corruption politique devenant chronique finit par vider les institutions de leur substance et provoquer leur dégénérescence. Elle favorise la criminalité économique et financière et surtout décapite les libertés. Les libertés, qui sont la clé de voûte d’une démocratie, demeurent l’élément capital dans la lutte contre ce pouvoir, c’est pour cette raison que dans les systèmes corrompus les libertés sont emmurées. Souvent le gouvernement ne représente que la devanture, il est doublé par un cabinet de l’ombre qui dispose des moyens pour influencer et manipuler l’opinion publique, pour entretenir un réseau de clientélisme et pour faire main-basse sur tout ce qui est lucratif. Les effets directs et induits du para-pouvoir absolu ne sont, la plupart du temps, ni voulus ni prévus. Il s’oppose « instinctivement » à l’établissement de la démocratie. Tous les handicaps « congénitaux » peuvent être surmontés pour une évolution graduée et naturelle vers un système respectueux de la légalité et des libertés si le phénomène n’intervenait pas pour bloquer.

C’est une lutte sans merci qu’il faudrait engager dans tous les pays du Sud touchés contre ce pouvoir de l’obscurité, ce pouvoir insaisissable. Il suffit de consulter le rapport 2005[11] de Transparency International pour y trouver la confirmation que la corruption politique, terreau favorable pour le para-pouvoir absolu, est la plus ancrée et la plus étendue dans les pays du Sud où les systèmes politiques sont liberticides. Ce qui n’est pas un pur hasard. La liste qui est dressée sur la base de données fiable collectée à travers des enquêtes et des sondages d’organismes indépendants, démontrent que l’Indice de Perception de la Corruption est le plus bas pour les pays où sévissent les violations les plus flagrantes des droits de l’homme. En effet, le rapport révèle que‘’soixante-dix pays (soit presque la moitié des pays inclus dans l’Indice) ont atteint une note inférieure à 3 dans l’IPC, indiquant ainsi un problème grave de corruption. Parmi les pays compris dans l’Indice, la corruption est perçue comme étant la plus aiguë au Tchad, au Bangladesh, au Turkménistan, au Myanmar et en Haïti – pays qui figurent également parmi les plus pauvres au monde’’, il faut ajouter surtout où persistent des régimes autoritaires ennemis des libertés. Transparency International a dressé un tableau sur les fonds qui auraient été détournés par certains dirigeants célèbres au cours des vingt dernières années :

 

Chef d’État  Estimation des fonds qui auraient été détournés  PIB/hab. (2001)[12] 
Mobutu Sese Seko  Président du Zaïre, 1965–97  5 milliards $US [15]  99 $US 
Sani Abacha  Président du Nigeria, 1993–98  2 à 5 milliards $US [16]  319 $US 
Slobodan Milosevic  Président de la Serbie, 1989 –2000  1 milliard $US [17] n/a 
Alberto Fujimori  Président du Pérou, 1990–2000  600 millions $US [19]  2051 $US 
Pavlo Lazarenko  Premier Ministre de l’Ukraine, 1996–97  114 à 200 millions $US [20]  766 $US 
Arnoldo Alemán  Président du Nicaragua, 1997–2002  100 millions $US [21]  490 $US 
Joseph Estrada  Président des Philippines, 1998 –2001  78 à 80 millions $US [22] 912 $US 

Ce tableau, qui ne dévoile qu’une infime part de la méga-prédation occasionnée, illustre parfaitement les ravages causés par des régimes corrompus et qui ont réussi à perdurer, désagrégeant les institutions de l’État et annihilant le destin de populations entières. Les sommes détournées par ces Chefs d’État ne sont que la surface visible, il faut deviner l’ampleur du pillage causé à l’économie de ces pays et les dégâts provoqués à la société par leur camarilla et affidés. Cette situation intolérable n’a été possible qu’en raison d’une usurpation de l’appareil étatique accompagné d’un laminage des libertés pour pouvoir lâcher  les pillards de l’économie en toute impunité.

“La corruption est une cause majeure de la pauvreté ainsi qu’un obstacle pour la contrer[23] a affirmé Peter Eigen, président de Transparency International. “Ces deux fléaux s’alimentent réciproquement, enfermant les populations dans le cycle de la misère. La corruption doit être combattue avec vigueur pour que toute aide allouée puisse provoquer une vraie différence pour libérer les gens de la pauvreté.” Ce qu’il faut bien souligner, c’est que cette lutte tant souhaitée est conditionnée par l’existence des libertés fondamentales dont la liberté de la presse, autrement on continuera à appeler de ses vœux toutes les réformes imaginables en vain. Faut-il rappeler que toute lutte contre la corruption politique, terreau favorable pour le parapouvoir absolu, implique nécessairement un cadre propice au développement des libertés fondamentales.

 


[1] Clot, André, Soliman le Magnifique, Editions Fayard-1983- 469 pages. Roxelane (la Russe) fut vendue comme esclave. Elle était la fille d’un prêtre orthodoxe et s’appelait Alexandra Lisowska. Elle fut achetée par le grand vizir, Ibrahim Pacha qui l’offrit en cadeau au sultan. 

[2] Article paru dans le quotidien tunisien «Le Temps» en date du 19 novembre 1987.

[3] Marx, Karl, le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Ed. Sociales, 1969.

[4] Mohamed Mzali, Un Premier ministre de Bourguiba témoigne, Édition Jean Picollec, 2004. 

[5] Jeune Afrique Economie, N° 94, février 1987, le juge, le pouvoir et le droit p.5 

[6] Op. Cit. Le désenchantement national.

[7] Le Figaro/The Observer, 26 janvier 1981, Jonathan Mirsky, la veuve noire de la Chine.

[8] Le Point, N°578, 17/10/83, Philippines : La dictature conjugale, Jean Michel Gourevitch.

[9] Op.Cit, Les damnés de la Terre, page 122.

[10] Le Bon, Gustave, Hier et demain. Pensées brèves. Paris : Ernest Flammarion, Éditeur, 1918, 250 pp..

[11] Transparency International a été créée en 1993. Elle est la principale organisation non gouvernementale consacrée exclusivement à la lutte contre la corruption. 

[12] Rapport sur le Développement humain du PNUD 2003 (New

 

About Ribens

Diplômé de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris (Section : Relations internationales - juin 1978), se destinait à une carrière dans la diplomatie après un stage à l'Ambassade de Tunisie à Paris. Les circonstances 'hasards et nécessités- décidèrent d'un itinéraire professionnel différent. Parallèlement à de ses études à Sciences Po-Paris et à Paris II en sciences de l'information et de la communication, il entame en 1974 une exaltante aventure de correspondant à Paris ' chroniqueur (quotidiens & hebdomadaires tunisiens) qu'il poursuit pendant six ans. Ce qui lui permit d'approcher plusieurs personnalités politiques françaises et étrangères ainsi que des écrivains pour des entretiens (notamment Pierre Mendès-France, Michel Rocard, Michel Jobert, Hélène Carrère d'Encausse, Arthur Conte'), outre les articles et chroniques publiés régulièrement. Cette étape de son parcours, qui correspond à un élan spontané depuis l'enfance pour la lecture et l'écriture, s'enrichit en 1980 par un engagement politique auprès d'un homme d'Etat tunisien d'exception, Monsieur Mohamed Mzali qui portait alors un projet humaniste de démocratie et de progrès pour son pays. Il assure auprès de lui les fonctions de chargé de mission, d'abord au ministère de l'Education Nationale puis au premier Ministère pendant six années. Cet engagement à la fois lucide et enthousiasmé fut une expérience inédite qui lui permit de vivre durant cette période les efforts entrepris pour établir la démocratie (pluripartisme, liberté de la presse') et entamer les réformes nécessaires. Mais aussi d'observer une classe politique cynique et corrompue, traversée par les querelles marginales aux dépends de l'évolution de tout un pays et du bien être d'un peuple pacifique. Malgré l'épilogue de cette « traversée du Styx », aux côtés d'une figure marquante, il n'a jamais renié ses engagements pour les libertés. Les enseignements de cette expérience, avec ses revers mais aussi les espoirs qu'elle avait éveillés, l'avaient édifié sur la stérilité du combat politique dans des systèmes biaisés. Cependant, même si le « microcosme politique » n'a plus de sens pour lui, il n'a pas tourné le dos à une certaine éthique ni renoncer à agir. Il choisit de se retirer de cet univers détestable d'anthropophagie politicienne en regagnant l'administration comme cadre supérieur pendant dix-sept ans au cours desquels il a occupé des postes de direction. Il a exercé simultanément plusieurs activités : Conseiller Municipal élu de sa ville (1984 ' 1988), Secrétaire Général National élu ' Jeune Chambre de Tunisie (1988), Sénateur de la Jeune Chambre Internationale (Jaycees International), comme il a assuré une consultance en marketing et a enseigné le commerce international appliqué à la Faculté de Management & de Commerce International, à l'Université de Tunis III / Institut Supérieur de Gestion de Tunis. Il collabore aussi pour le compte de la Commission Européenne en tant qu'External expert pour l'évaluation des projets (EUMEDIS) dans deux domaines : commerce électronique et e-training. C'est en 2003 qu'il est contacté par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) pour une consultance au Koweït (un an), puis accepte une proposition de la Public Authority For Industry de ce pays comme conseiller depuis 2004 à ce jour. Sa passion pour la lecture et l'écriture ne s'est pas émoussée avec le temps, elle s'est affirmée d'abord à travers des traductions de l'arabe au français du livre « Les Courants Littéraires dans la Tunisie Contemporaine » (ATLAS Editions ' Février 1998), puis du roman « Aïcha » (Editions Bénévent- Juillet 2008), avant d'écrire son premier essai « Libertés fondamentales et modes de corruption des systèmes » aux Editions Thélès (2010).

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  Il est incontestable que tout nouvel auteur se retrouve confronté à des problèmes insurmontables …