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Tunisie : Origine novembriste d’une lame de fond islamiste (4/5)

ennahdha-tunisieUne analyse magistrale de l’écrivain Ridha Ben Slama, qui décrit, dans ce quatrième volet de son étude intitulée «Le dromadaire de Najd», l’origine trouble de la lame de fond islamiste et explique comment le régime « novembriste » l’a amplifiée, pour se faire valoir auprès de l’Occident, et s’en servir contre l’opposition laïque.

Une conviction s’est peu à peu formée chez beaucoup de Tunisiens en observant le sort réservée à d’autres peuples par les adeptes de la même confrérie. Ils découvrent la vraie nature de ceux qui se rangent sous l’étendard de ce mouvement en percevant les conséquences de faire entrer le loup islamiste dans la bergerie. Surtout, que le principe-même d’une immixtion du religieux dans le domaine politique représente une incongruité fatale. La foi demeure une valeur spirituelle strictement scellée à la vie privée, elle perd de son substrat dès qu’elle est instrumentalisée. La religion est une affaire personnelle et individuelle limitée à la sphère privée alors que l’Etat est garant de la liberté de culte et de conscience, ses pouvoirs politiques et  juridiques ne s’exercent pas au nom de Dieu et ne sont pas inspirés de la religion. La notion de religion peut se définir de manière assez large comme un ensemble de règles plus ou moins formelles pour la conduite individuelle et des pratiques rituelles qui déterminent les relations des êtres humains avec le divin. Elles sont faites donc de dogmes, objets de croyance et non de connaissance puisque les vérités qu’elles reconnaissent sont d’un ordre transcendant et ne sont pas susceptibles d’être ni démontrées ni vérifiées Les religions révélées reposent sur la révélation présumée faite par une entité surnaturelle. La spécificité de l’Islam, notamment sunnite, tient à l’absence doctrinale de clergé, ce qui lui donne une grande fluidité car il n’y a pas d’Eglise établie qui détiendrait un monopole sur les modes d’interprétation du religieux. La politique pour sa part est l’organisation méthodique, théorique et fonctionnelle des actions d’un gouvernement au pouvoir dans la conduite des affaires publiques. C’est « l’art et la manière de gouverner ». Le sujet de la relation entre la religion et la politique subsiste exactement comme ce problème classique de la quadrature du cercle qui occupe les mathématiciens en géométrie. Un cercle carré ne peut être, puisque le cercle et le carré ne peuvent être reçus comme forme dans une même chose à un même moment. Il y a dès lors une fondamentale disjonction entre la politique qui se charge du profane et du temporel tandis que la religion qui touche à la foi des individus et au divin. Il existe entre ces deux formes de pensée une sorte d’incompatibilité au niveau de l’exercice du pouvoir. La notion d’incompossibilite[1] exprimerait plutôt mieux cette relation. Comment expliquer cette situation d’incompossibilité entre la politique et la religion ? C’est le fait pour des choses de ne pas être possibles ensemble et en même temps, d’où vient l’incompossibilité de deux possibles. Selon une explication de Leibniz, l’incompossibilité viendrait de l’impossibilité où deux notions se juxtaposeraient dans l’espace et dans le temps. La possibilité d’avancer implique l’impossibilité de reculer simultanément, et réciproquement. Donc, avancer et reculer simultanément sont incompossibles. Problématiques de la religion dans l’arène politique L’intrusion de la religion dans l’arène politique soulève donc des problématiques au niveau du principe-même, des motivations et des desseins de ceux qui s’y hasardent. Elle a souvent provoqué les pires effets pour les sociétés. Il convient de souligner d’abord que l’émergence de la religion sur la scène politique, comme seul et ultime canal d’expression, n’a été souvent que la conséquence inéluctable d’un processus de durcissement de régimes despotiques, chaque fois que les issues « temporelles » ont été obstruées. Ce courant islamiste s’est incrusté en Tunisie grâce à la persistance d’un système autoritaire verrouillé et s’est nourrit des conditions économiques et sociales. Le pouvoir en place avait laminé les formations politiques d’inspiration laïque représentatives de la société civile et avait choisi de rester dans un face à face désespérant avec les islamistes. En fait, l’un et l’autre sont l’avers et l’envers d’une seule médaille, ils représentent les forces de l’obscurité et du néant. Par un jeu trouble, le régime « novembriste » a trouvé d’obscures raisons pour inoculer l’ingrédient religieux ou parfois l’amplifier, avec l’espoir de l’utiliser pour se faire valoir auprès des va-t-en-guerre antiterroristes ou dans ses manœuvres stériles face à une opposition laïque apte à assurer l’alternance si elle bénéficiait de conditions normales. Le résultat, c’est une lame de fond qui s’est développée malgré/grâce à une répression féroce, elle a conduit à l’intrusion du courant religieux dans sa forme la plus dégénérée qui est devenu le parti par défaut. Aucune autre alternative n’a été laissée ni aux laïcs ni aux autres. La clandestinité ou l’exil a été le seul moyen qui restait pour les apprentis « religieux ». Le régime déchu est le prototype d’un système politique qui se condamne à terme en refusant les mécanismes rationnels de régulation et d’expression des exigences populaires. L’islamisme à la sauce tunisienne est de ce fait l’enfant adultérin de cette dictature. Toutefois, il ne faut pas omettre non plus de rappeler que les dirigeants de certains pays dominants ont amplement contribué à nourrir ces forces obscurantistes dans les pays musulmans et en Tunisie, croyant avoir un intérêt à soutenir les voies de l’intégrisme, à commencer par les administrations américaines successives (wahhabisme en Arabie Saoudite, salafisme au Proche et Moyen Orient, talibanisme en Afghanistan…). coran-manif tunisie Il faut bien souligner que ce qui sous-tend le pouvoir d’un parti s’arc-boutant sur la religion est la « loi divine ». Ce pouvoir d’attraction pour le commun des musulmans fascine les croyants et s’empare sournoisement des consciences. Ce parti qui se réclame de l’Islam est composé d’hommes que leur condition humaine rend vulnérables, ils ont forcément des tentations, des ambitions, des intérêts, des calculs, des alliances qui ne peuvent s’accorder avec le sacré sans le profaner. L’exploitation habile, pour ne pas dire diabolique des élans de la foi, la récupération insidieuse des attentes messianiques par ces politiques relève dans ces conditions de la supercherie. Ce qui est plus grave encore, c’est le traitement de choc que ces doctrinaires radicaux font subir aux textes (Coran et Tradition) pour le plier à leurs desseins et propager des interprétations simplistes et réductrices nées souvent de leur incompétence dans ce domaine, associées à une volonté de mystifier les crédules. De là découlent ces dérives et ces approximations que de nombreuses personnes parmi des musulmans ordinaires et d’autres supposent émaner véritablement de l’Islam lui-même, ce qui ne manque pas de provoquer le trouble dans les esprits. Car l’objectif poursuivi par ces politiciens qui utilisent la religion c’est le « trivial » exercice du pouvoir temporel. D’ailleurs, de quel droit s’érigent-ils en fondé de pouvoir de Dieu ? Le cas Ennahdha Malgré toutes ces réserves objectives, les Tunisiens ont pris acte de l’officialisation du parti Ennahdha puis des résultats des élections avec maturité et dans une attitude résolument légaliste. Pourtant, ces résultats ne reflètent pas l’expression véritable de l’état sociétal en considérant les circonstances et les motivations réelles des électeurs ainsi que l’ampleur de l’absentéisme. Un autre signe inquiétant s’était manifesté au cours des élections, il s’agit des déclarations du premier dirigeant d’Ennahdha pendant la campagne électorale et le jour de l’élection. Contrairement aux autres partis politiques, qui ne mettaient pas en doute l’intégrité de l’Instance supérieure indépendante pour les élections, il n’a pas cessé de réitérer des avertissements intempestifs : « Le mouvement Ennahdha est prêt à faire descendre ses troupes dans les rues en cas de manipulations », prévenait-il. « Nous sommes prêt à faire basculer jusqu’à dix gouvernements s’il le faut » avait-il déclaré à une agence de presse internationale, bien que l’Instance ait interdit de faire des déclarations et d’accorder des interviews aux médias étrangers pendant la période de campagne électorale. Ou encore : « En cas de falsification des élections, Ennahdha va opter pour la voie de la révolte et descendre dans la rue avec le peuple tunisien ». Peut-on avoir confiance en un parti dont le chef foule aux pieds les règles élémentaires établies avec cette violence de ton pour intimider et exercer un chantage flagrant en cas d’un score qui ne satisfait pas son parti ? Il faut garder en mémoire cette posture contraire aux principes démocratiques pour les prochaines élections… si elles se déroulaient dans des conditions normales. Les promesses électorales de ce parti incluaient des engagements clairs sur des sujets essentiels pour les Tunisiens notamment les acquis du code du statut personnel, la civilité de l’Etat tunisien, la préservation du modèle tunisien de société, la  neutralisation de l’administration par rapport aux enjeux partisans… Beaucoup se sont dit puisque que « lutin » est sorti de la lampe et qu’il se trouve intra-muros, faisons avec. D’autres ont pensé qu’il faudrait mieux crever l’abcès une fois pour toutes et affronter ce problème, plutôt que de continuer à l’esquiver. Le moment est en effet venu de lever l’hypothèque islamiste en donnant au parti qui s’en réclame l’occasion de montrer ce dont il est capable. S’il prouvait qu’il serait respectueux des lois républicaines, qu’il n’engagerait pas le pays sur des chemins aventureux, qu’il tiendrait ses promesses, alors il gouvernera aussi longtemps que le voudra le suffrage populaire. Mais s’il échouait à améliorer le sort des Tunisiens, ou s’il portait atteinte aux libertés nouvellement conquises, alors il sera chassé de la scène politique sinon par une révolution, du moins par un désaveu électoral. Malheureusement, à quoi assiste-t-on après une révolution, des élections et la combinaison d’une Troïka sur une année de gouvernance ?

  • Un gouvernement transitoire pléthorique dominé par Ennahdha, entaché de clientélisme et de népotisme. Un proverbe tunisien décrit cette situation ainsi « Les frais de ses emplettes, révèlent son diner » (من نفقته باين عشاه), les mêmes causes produisent les mêmes effets. Ce gouvernement a démontré son incapacité à apporter un programme crédible ajusté à sa durée de vie proclamée pour lutter contre les difficultés économiques et sociales, pour atténuer les inquiétudes populaires face aux inégalités, au chômage et à l’insécurité croissante.
  • Une Assemblée Nationale Constituante dévoyée par le groupe d’Ennahdha et qui n’a pas tenu sa promesse d’achever la rédaction de la Constitution en une année s’accordant des prolongations avec une effronterie éhontée. Et qui, à travers le comportement de ses élus, projette une image déconcertante de la représentativité et de la démocratie auprès des Tunisiens risquant de les rebuter de tout ce qui est parlement.

Ridha Ben Slama

About Ribens

Diplômé de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris (Section : Relations internationales - juin 1978), se destinait à une carrière dans la diplomatie après un stage à l'Ambassade de Tunisie à Paris. Les circonstances 'hasards et nécessités- décidèrent d'un itinéraire professionnel différent. Parallèlement à de ses études à Sciences Po-Paris et à Paris II en sciences de l'information et de la communication, il entame en 1974 une exaltante aventure de correspondant à Paris ' chroniqueur (quotidiens & hebdomadaires tunisiens) qu'il poursuit pendant six ans. Ce qui lui permit d'approcher plusieurs personnalités politiques françaises et étrangères ainsi que des écrivains pour des entretiens (notamment Pierre Mendès-France, Michel Rocard, Michel Jobert, Hélène Carrère d'Encausse, Arthur Conte'), outre les articles et chroniques publiés régulièrement. Cette étape de son parcours, qui correspond à un élan spontané depuis l'enfance pour la lecture et l'écriture, s'enrichit en 1980 par un engagement politique auprès d'un homme d'Etat tunisien d'exception, Monsieur Mohamed Mzali qui portait alors un projet humaniste de démocratie et de progrès pour son pays. Il assure auprès de lui les fonctions de chargé de mission, d'abord au ministère de l'Education Nationale puis au premier Ministère pendant six années. Cet engagement à la fois lucide et enthousiasmé fut une expérience inédite qui lui permit de vivre durant cette période les efforts entrepris pour établir la démocratie (pluripartisme, liberté de la presse') et entamer les réformes nécessaires. Mais aussi d'observer une classe politique cynique et corrompue, traversée par les querelles marginales aux dépends de l'évolution de tout un pays et du bien être d'un peuple pacifique. Malgré l'épilogue de cette « traversée du Styx », aux côtés d'une figure marquante, il n'a jamais renié ses engagements pour les libertés. Les enseignements de cette expérience, avec ses revers mais aussi les espoirs qu'elle avait éveillés, l'avaient édifié sur la stérilité du combat politique dans des systèmes biaisés. Cependant, même si le « microcosme politique » n'a plus de sens pour lui, il n'a pas tourné le dos à une certaine éthique ni renoncer à agir. Il choisit de se retirer de cet univers détestable d'anthropophagie politicienne en regagnant l'administration comme cadre supérieur pendant dix-sept ans au cours desquels il a occupé des postes de direction. Il a exercé simultanément plusieurs activités : Conseiller Municipal élu de sa ville (1984 ' 1988), Secrétaire Général National élu ' Jeune Chambre de Tunisie (1988), Sénateur de la Jeune Chambre Internationale (Jaycees International), comme il a assuré une consultance en marketing et a enseigné le commerce international appliqué à la Faculté de Management & de Commerce International, à l'Université de Tunis III / Institut Supérieur de Gestion de Tunis. Il collabore aussi pour le compte de la Commission Européenne en tant qu'External expert pour l'évaluation des projets (EUMEDIS) dans deux domaines : commerce électronique et e-training. C'est en 2003 qu'il est contacté par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) pour une consultance au Koweït (un an), puis accepte une proposition de la Public Authority For Industry de ce pays comme conseiller depuis 2004 à ce jour. Sa passion pour la lecture et l'écriture ne s'est pas émoussée avec le temps, elle s'est affirmée d'abord à travers des traductions de l'arabe au français du livre « Les Courants Littéraires dans la Tunisie Contemporaine » (ATLAS Editions ' Février 1998), puis du roman « Aïcha » (Editions Bénévent- Juillet 2008), avant d'écrire son premier essai « Libertés fondamentales et modes de corruption des systèmes » aux Editions Thélès (2010).

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